Vendre son entreprise à un concurrent sans se faire piller : la méthode en cinq étapes
Le concurrent est souvent l'acquéreur qui paie le mieux, et le plus dangereux si l'opération échoue. Comment l'approcher, ce qu'on lui montre et quand, et comment garder la main jusqu'à la signature.
Le concurrent est le premier acquéreur auquel pense un dirigeant, et le premier qu'il écarte. « Il va tout apprendre sur moi, et si ça ne se fait pas, il aura mes clients et mes marges. » La crainte est fondée. Elle ne doit pas conduire à renoncer, parce que le concurrent est aussi, très souvent, l'acquéreur qui paie le plus : il achète des synergies qu'aucun fonds ne peut valoriser. La question n'est pas s'il faut lui parler, mais comment.
Pourquoi le concurrent paie plus, et pourquoi il est dangereux
Un concurrent qui vous rachète supprime des doublons, structure, achats, commercial, et gagne une part de marché sans la conquérir. Il peut donc payer un multiple supérieur au marché tout en réalisant une bonne opération. Notre article sur le choix entre fonds et industriel détaille ce mécanisme.
Le danger est symétrique. Pour évaluer ces synergies, il doit connaître vos clients, vos prix, vos marges par activité, vos contrats, vos personnes clés. S'il repart sans acheter, il repart avec cette connaissance. Et un concurrent qui sait que vous êtes à vendre peut l'utiliser commercialement : auprès de vos clients, de vos salariés, de vos fournisseurs.
Un concurrent ne reçoit jamais une information qu'il pourrait utiliser contre vous avant d'avoir donné quelque chose en échange : un engagement de confidentialité, puis une offre indicative, puis une offre ferme. Chaque niveau d'information s'achète par un niveau d'engagement.
Étape 1 : ne pas l'approcher vous-même
La première erreur est d'appeler soi-même le concurrent. Le dirigeant se découvre, perd tout rapport de force, et se retrouve seul face à un acheteur qui sait qu'il n'y a pas d'autre candidat. L'approche passe par un tiers, le conseil en cession, qui sonde l'intérêt sans révéler l'identité de l'entreprise : un descriptif anonyme de quelques lignes, secteur, taille, rentabilité, région, suffit à savoir si le concurrent est acheteur.
Cette anonymisation est un exercice délicat dans un marché étroit, où trois indices identifient une entreprise. Le descriptif se rédige en fonction du destinataire : plus le concurrent est proche, plus il est vague.
Étape 2 : l'accord de confidentialité, et ce qu'il doit contenir
Avant tout nom, tout chiffre détaillé, le concurrent signe un accord de confidentialité. Pour un concurrent, il ne suffit pas qu'il soit signé, il faut qu'il soit spécifique :
- Interdiction de solliciter les salariés et les clients de l'entreprise pendant une durée définie, dix-huit à vingt-quatre mois, que l'opération aboutisse ou non.
- Limitation des personnes ayant accès à l'information, nommément, et exclusion des équipes commerciales.
- Restitution ou destruction des documents en cas d'abandon.
- Interdiction d'utiliser l'information à d'autres fins que l'évaluation de l'opération.
Un accord de confidentialité ne rend pas le concurrent inoffensif, mais il rend une utilisation abusive coûteuse et prouvable. Un concurrent qui refuse ces clauses vous dit quelque chose sur ses intentions.
Étape 3 : l'information par couches
Le concurrent ne reçoit pas la même chose que les autres candidats, ni au même moment. Un fonds peut recevoir le mémorandum complet après l'accord de confidentialité. Un concurrent reçoit une version expurgée : les clients désignés par secteur et taille, pas par nom ; les marges globales, pas par client ; les salariés par fonction, pas par nom.
Le détail ne vient qu'après une offre indicative chiffrée, qui engage le concurrent sur un prix et des conditions. Et les informations les plus sensibles, contrats clients nominatifs, conditions tarifaires, fiches de paie des personnes clés, ne sont ouvertes qu'en fin d'audit, à un candidat qui a remis une offre ferme et dont l'opération est presque certaine. Notre article sur la data room explique comment organiser ces niveaux d'accès.
Pour les informations les plus sensibles, une pratique venue des grandes opérations s'applique aux PME : la « clean team ». Seuls des conseils externes du concurrent, avocats ou auditeurs, voient les données nominatives, et ne transmettent à leur client qu'une synthèse. Le concurrent peut évaluer, sans pouvoir utiliser.
Étape 4 : ne jamais être seul avec lui
Le meilleur rempart contre un concurrent qui abuse de sa position n'est pas contractuel, il est concurrentiel. Un concurrent qui sait qu'un fonds et un autre industriel regardent le même dossier n'a pas intérêt à traîner, à renégocier après l'audit ou à laisser filtrer l'information : il perdrait l'opération. La mise en concurrence protège le cédant autant qu'elle fait monter le prix, et notre article sur les facteurs du prix de vente revient sur ce point.
C'est aussi pour cela que le calendrier doit être tenu. Un concurrent qui obtient du temps obtient de l'information. Des dates limites pour les offres, un audit borné à six ou huit semaines, une signature programmée : le processus lui laisse le moins de prise possible.
Étape 5 : les clauses qui protègent après la signature
Si le concurrent achète, le cédant reste exposé pendant la transition et, s'il perçoit un complément de prix, pendant la période qui le conditionne. Trois points se négocient avant de signer.
L'accompagnement, limité et rémunéré, avec un périmètre clair : le cédant transmet les relations clients, il ne devient pas un salarié à disposition.
Le complément de prix, s'il existe, avec des règles de calcul qui ne dépendent pas des décisions de l'acquéreur : un concurrent qui intègre l'entreprise peut, en déplaçant des clients ou des coûts, faire disparaître le résultat sur lequel le complément est calculé. Notre article sur l'earn-out traite ce risque.
La garantie de passif, cadrée, parce qu'un concurrent connaît le métier et sait où chercher. Voir notre article sur la garantie de passif.
En résumé
Vendre à un concurrent est souvent la meilleure opération financière d'une cession, à condition d'inverser la logique habituelle : ce n'est pas au cédant de convaincre le concurrent, c'est au concurrent de gagner, par ses engagements successifs, le droit d'en savoir plus. Les neuf étapes de notre méthode organisent ce parcours.